© 1996, 1977 Bernard SUZANNE Dernière mise à jour le 30 sptembre 2001
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"Mais du moins, mon cher, ceux du temple de Zeus à Dodone, prétendaient que c'est d'un chêne qu'étaient issues les premières paroles divinatoires. Et sans doute ceux d'alors, attendu qu'ils n'étaient pas des sages comme vous les jeunes, se contentaient, du fait de leur candeur, d'écouter un chêne ou une pierre, pour autant qu'ils disent la vérité. Mais pour toi, sans doute, ce qui importe, c'est qui parle et d'où il vient ; tu ne te contentes pas d'examiner dans chaque cas s'il en est ainsi ou autrement." (Phèdre, 275b-c)

Si les érudits de l'antiquité avaient déjà des doutes sur l'authenticité de certains des écrits attribués à Platon (ainsi par exemple, une tradition très ancienne attribue l'Epinomis à Philippe d'Oponte, un disciple de Platon auquel on attribue aussi l'"édition" des Lois, inachevées à la mort de Platon), ils ne manifestaient guère d'intérêt pour la chronologie de leur composition, qui semble tant soucier les spécialistes contemporains ; ils se souciaient bien plus de l'ordre de lecture que de l'ordre de composition. En d'autres termes, la plupart d'entre eux, y compris des scholarques ultérieurs de l'Académie, concevaient le corpus platonicien comme un tout destiné à aider l'étudiant en philosophie à progresser vers la vérité et la sagesse, certains dialogues étant plus adaptés aux débutants, d'autres plutôt réservés aux lecteurs plus avancés.

Comment se fait-il donc alors que l'ordre de composition soit devenu si important de nos jours ?.. On peut trouver les racines de ce changement de perspective dans les travaux des érudits des XVII et XVIIème siècles, qui commencèrent à appliquer les techniques de la critique littéraire moderne à tous les textes de l'antiquité. Le résultat, avec les textes de Platon comme avec tant d'autres textes, fut de contester l'authenticité de la plupart des dialogues à un moment ou à un autre. Mais, dans bien des cas, les critères utilisés pour ce faire avaient plus à voir avec la compréhension que l'auteur avait du platonisme en tant que doctrine, et avec ce qui lui semblait "digne" du style et des idées supposées de Platon, qu'avec des caractéristiques "objectives" des dialogues, indépendantes de la compréhension qu'on en pouvait avoir.

En d'autres termes, ces études conduisirent à mettre l'accent sur les apparentes contradictions qui pouvaient de faire jour entre les dialogues, et, après que chaque auteur se soit fait sa propre idée sur ce qu'il considérait comme le vrai platonisme, à son rejet comme inauthentique de ce qui lui semblait contredire cette compréhension.

Puis vint le "darwinisme"  ! Non pas bien sûr le darwinisme "zoologique", mais son corollaire là comme dans de nombreux autres domaine, l'"évolutionisme" sous une forme ou sous une autre. Dans le cas qui nous occupe, il conduisit à l'hypothèse que, pour expliquer les prétendues contradictions entre dialogues, il suffisait de supposer une "évolution" de la pensée de Platon au fil des quatre-vingts ans environ que dura sa vie. Et nous y voilà ! Dès lors, il devenait de la plus haute importance de déterminer à quel moment de la vie de Platon tel ou tel dialogue avait été écrit pour savoir à quel stade de sa pensée il appartenait ! Malheureusement, cette approche n'était guère plus fiable que celle qu'elle était censée remplacer, car, devant le manque de données certaines sur les dates de composition des dialogues, les spécialistes se trouvaient en présence d'un cercle vicieux, puisqu'il leur fallait plus ou moins inclure dans leurs hypothèses ce qu'ils prétendaient prouver au terme, à savoir, ce que pouvait bien être un platonisme de jeunesse, de maturité ou de vieillesse. Ainsi par exemple, tenter d'utiliser comme critère l'influence de Socrate (en posant que plus son influence semblait grande, plus le dialogue était ancien) ne pouvait pas mener bien loin vu que Socrate n'a pas écrit une ligne et que l'essentiel de ce que nous savons de lui vient précisément des dialogues de Platon !.. Il était aussi possible de "psychologiser" (qu'est-ce qui semble plus compatible avec la mentalité d'un jeune homme ou avec celle d'un vieillard ?) ou de jouer les Sherlock Holmes à partir de la littérature contemporaine de Platon et des données historiques connues, ce qui ne vallait guère mieux. Le fait est qu'il n'y a pas une seule citation ou mention explicite d'un dialogue quelconque avant celles que nous trouvons dans les œuvres d'Aristote, écrites après la mort de Platon. Ce qui s'en rapproche le plus, ce sont quelques passages, dans des discours d'Isocrate par exemple, dans lesquels certains spécialistes prétendent voir une allusion à tel ou tel dialogue, qui pourrait tout aussi bien s'expliquer par une tradition orale et des discussions entre penseurs qui ne devaient pas manquer de se produre régulièrement dans l'Athènes du temps de Platon, en public ou en privé...

Et puis, quand bien même on trouverait une telle citation ou allusion, il resterait à dater l'ouvrage où elle figurerait, ce qui, dans la plupart des cas, est à peu près aussi ardu et repose sur aussi peu de données objectives que dans le cas des dialogues de Platon ! Le plus souvent, de tels travaux d'érudits ne font qu'empiler des hypothès;ses sur des suppositions, s'appuyant sur les travaux tout aussi hypothétiques de leurs prédécesseurs, dont la valeur croit avec le nombre des citations qui en sont faites...

Une lueur d'espoir devant un tel casse-tête, ou ce qui passa pour tel, sembla venir de ce que l'on appelle la "stylométrie", technique qui consiste à "mesurer" certaines caractéristiques du style d'un auteur telles que la fréquence de mots sans grande valeur sémantique (par exemple ces particules dites "enclitiques" dont le grec est si riche), de figures de style (comme le fait d'éviter plus ou moins systématiquement le hiatus) et autres, pour autant que ces caractéristiques ont plus à voir avec la manière de parler ou d'écrire qu'avec le sujet dont il est question dans le texte étudié. En comparant ces mesures dans divers dialogues, on pensait qu'il serait possible de les "classer" par affinités et de les ordonner les uns par rapport aux autres. En prenant en particulier pour référence le style des Lois, que tout le monde s'accorde à considérer comme le dernier dialogue de Platon, on pensait pouvoir mesure la "distance" de chaque dialogue par rapport aux Lois. Malheureusement, si cette méthode a bien quelque mérite pour débusquer tel ou tel apocryphe en mettant en évidence l'usage de mots ou de pensées d'époques postérieures, elle est bien plus difficile à mettre en œuvre sur les écrits d'un même auteur.

Pour commencer, elle se base sur des données statistiques, ce qui veut dire qu'elle risque de ne pas être probante sur les dialogues les plus courts. Et puis il lui faut supposer que chaque dialogue a été écrit d'une seule traite, pendant une période homogène de l'évolution stylistique de l'auteur, et qu'il n'a pas donné lieu à corrections et retouches ultérieures (c'est pour cela qu'elle ne marcherait pas bien avec les écrits d'Aristote, qui sont souvent des notes de cours d'époques différentes, compilées sur le tard par lui ou un de ses élèves). On doit encore s'appuyer sur des caractéristiques si possible "inconscientes", ce qui pose problème quand on étudie les œuvres d'un auteur qui essaye délibérément d'imiter le style d'un autre, ce que Platon fait avec la plus extrême maestria dans plus d'un cas. En outre, comme on l'a déjà dit, cette approche ne peut que donner des résultats relatifs, et non pas fournir une datation absolue, ce qui requiert un pas de plus que n'autorise pas la méthode. Pourtant, malgré toutes ces restrictions et d'autres, encouragés par l'aide apportée par les ordinateurs dans le travail de comptage, les spécialistes de Platon ont élaboré une théorie selon laquelle les dialogues de Platon peuvent se classer en trois grandes périodes :

Ce que je voudrais montrer dans ces pages, c'est qu'il pourrait bien y avoir d'autres manières de voir les dialogues, d'autres hypothèses en ce qui concerne leur propos et leur organisation, qui sont pour le moins aussi crédibles que celle-ci, et tout aussi compatibles avec les données dont nous disposons, dès lors que l'on oublie un instant l'abondance de littérature qui étaye celle que nous venons de présenter. Et c'est un tel ensemble de nouvelles hypothèses que je voudrais présenter, qui cherche ses appuis dans les dialogues eux-mêmes, et non pas dans des travaux plus ou moins douteux de reconstruction.


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Première publication le16 mai 1996 (anglais) ; le 29 novembre 1997 (français) - Dernière mise à jour le 30 septembre 2001
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