© 2011 Bernard SUZANNE Dernière mise à jour le 12 janvier 2011
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La république
(4ème tétralogie : L'âme - 2ème dialogue de la trilogie)

Fin de la « parenthèse » des trois vagues
République, VIII, 543a1-544b10
(Traduction (1) Bernard SUZANNE, © 2011)

(vers la section précédente : Le choix des futurs philosophes rois)

[543a] Soit ! Eh bien donc nous nous sommes mis d'accord sur ces [points], Glaucon : dans la cité qui a l'intention d'être suprêmement [bien] gérée, communes [doivent] être les femmes et communs les enfants et toute l'éducation, et également communes les occupations pendant la guerre et la paix (2), et les rois (3) parmi eux [doivent] être ceux qui, en ce qui concerne la philosophie et par rapport à la guerre, sont devenus les meilleurs (4).
Nous nous sommes mis d'accord
[là-dessus], dit-il.
[543b] Et bien sûr nous sommes aussi convenus de ce que, quand donc les dirigeants seront établis
[dans leurs fonctions], ils mèneront les soldats pour les installer dans des habitations conformes à ce que nous avons dit auparavant, n'ayant rien de propre à aucun [d'eux], mais communes à tous ; et en plus de telles habitations, à propos des possessions aussi, si tu t'en souviens, nous nous sommes mis complètement d'accord, me semble-t-il, sur quelles elles seront pour eux.
Mais oui,
je me souviens, dit-il, que nous avons effectivement estimé qu'aucun d'eux ne doit rien posséder de ce que les autres [possèdent] aujourd'hui, en tant qu'athlètes de guerre [543c] et gardiens, recevant des autres comme salaire de leur garde pour une année le nécessaire à leur entretien pour cette période, pour devoir prendre soin d'eux-mêmes et du reste de la cité.
Tu parles, dis-je, correctement. Mais allons ! puisque nous avons mené ça à son complet achèvement, remémorons-nous à partir de quel point nous nous sommes détournés
[du cours normal de notre discussion], pour que nous reprenions à ce même [point].
Pas difficile, dit-il, car tu avais fait à peu près exactement comme maintenant, comme si tu avais mené à leur terme les discours sur la cité, disant que tu posais comme bonne la cité telle que celle dont tu avais alors mené à terme
[la description], [543d] ainsi que l'homme semblable à celle-ci (5), et cela tout en ayant la possibilité, comme tu [en] paraissait [capable], [544a] de décrire une cité et un homme encore plus beaux (6). Mais, quoi qu'il en soit, tu as décrit les autres comme « s'égarant, si tant est que celle-là [est] droite » (7). Des régimes politiques restant, tu disais, autant que je me souvienne, qu'ils étaient de quatre sortes, à propos desquels cela valait aussi le coup d'avoir une discussion et de voir leurs égarements et puis les [hommes qui] leur [sont] semblables (8) pour que, les ayant tous vus et nous étant mis d'accord sur l'homme le meilleur et le plus mauvais, nous puissions examiner si le meilleur [est] le plus heureux et le plus mauvais le plus misérable ou s'il en va autrement ; et comme je demandais lesquels tu disais [être] [544b] ces quatre régimes politiques, à ce point sont intervenus Polémarque et Adimante, et ainsi donc toi, revenant sur la discussion antérieure, tu en es arrivé où nous en sommes.
Tu te rappelles très bien, dis-je.
Eh bien, une nouvelle fois, comme un lutteur, offre-moi la même prise et, moi te posant la même question, essaye de dire cela même qu'alors tu étais sur le point de formuler (9).
Si du moins, repris-je, j'en suis capable.
Et pour sûr, reprit-il, je désire absolument entendre par moi-même quels tu dis
[être] les quatre régimes politiques.


(1) Pour quelques commentaires sur l'esprit dans lequel j'ai fait cette traduction, voir l'introduction aux extraits traduits de La République. (<==)

(2) Socrate ne précise pas ici que cette communauté est limitée aux gardiens (au sens large incluant les futurs dirigeants), mais la mention de la guerre, qui est l'activité propre de ce groupe, suggère, au moins pour Glaucon qui ne relève pas cette omission, que c'est bien d'eux qu'il s'agit. Ceci étant, si le devoir premier des dirigeants est, comme l'a dit Socrate en République, III, 415b3-6, dans le contexte du mythe des métaux entrant dans la composition de l'âme des citoyens, de déterminer quel métal entre dans la composition de l'âme de chaque enfant sans tenir compte de celui qui entrait dans la composition de l'âme de ses parents, et si par ailleurs c'est, comme je l'ai dit au fil des notes sur ma traduction des livres précédents relatives au sens du mot phusis, généralement traduit de manière restrictive par « nature », le processus éducatif lui-même qui est seul capable de mettre en lumière les capacités de chacun au regard des exigences des fonctions de gardien et de dirigeant, c'est-à-dire, dans le langage du mythe, de révéler si son âme contient du fer, de l'argent ou de l'or, ce sont tous les enfants, quel que soit le groupe auquel appartiennent ses parents, qui devraient participer au programme de formation des futurs gardiens, ou au moins aux premiers stades de ce programme jusqu'au point où l'on peut discerner ceux qui montrent des dispositions pour le suivre plus longtemps, et donc devenir gardiens et, qui, sait, finir dirigeants. De là à supposer qu'on pourrait aussi mettre en commun les enfants, sinon les femmes, dans le groupe des artisans et paysans, de manière à ce que ceux d'entre eux qui montreraient des dispositions pour devenir gardiens ne connaissent pas plus leurs parents que ceux qui seraient issus de parents gardiens, il n'y a qu'un pas, que pourtant aucun des auditeurs de Socrate n'envisage, faute sans doute d'avoir eu le temps de réfléchir à loisir aux implications des « vagues » successives que Socrate a fait déferler sur eux en peu de temps. (<==)

(3) Sur les dangers et les limites de la traduction française de basileus par « roi », voir la note 17 à ma traduction de la section vers la fin du livre V intitulée « Le philosophe roi ». C'est la proposition énoncée alors, en République, V, 473c11-e2, que reprend ici Socrate, et je conserve donc la même traduction qu'alors, qui est celle de la plupart des traducteurs. Mais, comme je l'ai dit alors, il ne faut pas faire porter par ce mot de « roi » tout ce qu'il évoque en français du fait de notre histoire, l'image d'un monarque absolu de droit divin héritant de la fonction de ses ancêtres. S'il est vrai que le mot basileus pouvait en grec couvrir aussi une telle situation, comme par exemple dans le cas des roi Perses, Darius, Xerxès et leurs successeurs, il ne se limitait pas à cette situation spécifique et j'aurais pu tout aussi bien le traduire par « chef », plus neutre sur les fonctions impliquées et le mode d'acquisition de la fonction. Remarquons d'ailleurs que Socrate utilise ici basileus au pluriel (basileas, accusatif pluriel) et que rien, ici ou dans ce qui a été dit auparavant, n'oblige à considérer que ce pluriel renvoie à des dirigeants successifs qui gouverneraient l'un après l'autre. En fait, dès la fin du livre IV, juste avant le début de la longue parenthèse des livres V à VII, comme je l'indique dans la note 2 à ma traduction du début du livre V sous le titre « 1ère vague : phusis - La femme est-elle un homme comme un autre ? », il avait précisé que le nombre de dirigeants de la cité idéale n'était pas le problème, dès lors que ces dirigeants avaient été élevés et éduqués comme il l'avait dit (anticipant en fait sur la description qui allait suivre de l'éducation spécifique des dirigeants) et que, pour lui, cette forme de gouvernement idéale pouvait bien avoir deux noms distincts, basileia (« royauté ») lorsqu'un seul dirigeant se distingue des autres, aristokratia (« aristocratie » au sens étymologique de « gouvernement des meilleurs ») lorsque plusieurs se partagent le pouvoir, mais qu'en fait c'était la même et que ces deux noms recouvraient une unique politeia (forme de gouvernement) (République, IV, 445c-d). (<==)

(4) « Sont devenus les meilleurs » traduit le grec gegonotas aristous, dans lequel gegonotas est l'accusatif masculin pluriel du participe parfait actif du verbe gignesthai, dont le sens premier est « devenir ». On a là une nouvelle confirmation du fait que la sélection des dirigeants ne se fait pas dès la naissance en vertu d'on ne sait quelle « nature » innée que les dirigeants en place sauraient lire dans les chromosomes, mais qu'elle résulte de ce que l'on constate empiriquement tout au long du processus de formation qui s'étale sur une cinquantaine d'années, comme on l'a vu en VII, 540a4-5, et que donc la phusis qui les caractérise est le résultat de tout ce processus, même s'il suppose, pour être mené à terme avec succès, des prédispositions dans les gènes. (<==)

(5)Le rappel que fait Glaucon dans toute cette réplique renvoie à la fin du livre IV (445a-e) et au début du livre V (449a-450a). Le début de cette phrase renvoie plus spécifiquement à la réplique de Socrate en 449a1-2. (<==)

(6) Cette référence à une cité et un homme encore plus beaux ne renvoie pas à la fin du livre IV ou au début du livre V, où rien ne laisse supposer que Socrate aurait en tête une cité meilleure que celle qui vient d'être décrite, mais probablement à la réponse qu'il avait faite au début de la description de la cité idéale, en République, II, 372c2-373d3, à Glaucon qui se plaignait que la cité décrite jusque là par Socrate soit « une cité de porcs » (372d4). Socrate lui avait alors dit en effet que « la véritable cité (hè alèthinè polis) », celle qui lui paraissait « saine (hugiès) » , était celle qu'il venait de décrire (372e6-7) et qui limitait ses besoins au strict nécessaire, mais que, pour faire plaisir à Glaucon, il allait en examiner une autre, « une cité enflée/fièvreuse (phelgmainousan polin) » (372e8), une « cité vivant dans la volupté/dans le désordre (truphôsan polin) » (372e3). On peut penser que Glaucon, qui était le premier visé par cette sortie de Socrate n'a pas oublié la leçon et lui rappelle ici qu'en entreprenant la description de la cité qu'il a qualifiée de « bonne (agathèn) » en 449a1 au terme de sa description, il n'était pas aussi enthousiaste sur celle-ci et pensait pouvoir en décrire une meilleure. (<==)

(7) Je mets ces mots (en grec : hèmartèmenas, ei hautè orthè) entre guillemets pour bien marquer qu'ils reprennent mot pour mot ce que Socrate avait dit en 449a3. (<==)

(8) « Les [hommes] qui leur sont semblables » traduit le grec tous ekeinais au homoious, mot à mot « les à celles-ci ensuite semblables », dans lequel ekeinais (« à celles-ci ») est un féminin renvoyant à politeiôn (« régimes politiques ») en 544a3 ou à polin (« cité ») en 543c9 et tous (« les ») est un masculin qui renvoie à andra (« homme ») en 543d1. (<==)

(9) Socrate utilise ici successivement deux verbes de sens très voisins, le verbe eipein (peirô eipein, « essaye de dire ») et le verbe legein, (haper emelles legein, « cela même que tu étais sur le point de dire »). C'est pour rendre sensible cette variation, que je ne traduis pas le second, legein, par « dire », mais par « formuler ». (<==)


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Première publication le 12 janvier 2011 ; dernière mise à jour le 12 janvier 2011
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