© 2008 Bernard SUZANNE Dernière mise à jour le 29 mars 2013
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La république
(4ème tétralogie : L'âme - 2ème dialogue de la trilogie)

Les imposteurs et le petit reste
République, VI, 495b8-497a5
(Traduction (1) Bernard SUZANNE, © 2007)

(vers la section précédente : comment les aptitudes à la philosophie sont gâtées)

[L'interlocuteur de Socrate dans cette section est Adimante]

[495b]...
Eh bien donc, ceux-ci connaissant une telle déchéance par rapport à ce qui leur convient le mieux, [495c] laissant la philosophie désertée et inaccomplie, vivent eux-mêmes une vie qui ne leur convient pas et qui n'est pas vraie, alors qu'elle, comme une orpheline privée de famille, d'autres, s'en approchant à leur place sans en être dignes, la discréditent et lui attirent de tous côtés des reproches, tels ceux que tu dis que lui reprochent ceux qui ont quelque chose à lui reprocher : que parmi ceux qui s'associent à elle, les uns, c'est de rien, les autres, les plus nombreux, ce sont des plus grands maux dont ils sont dignes.
Et c'est bien en effet, dit-il, ce qui se dit.
Et ça se dit à juste titre, repris-je. Car, d'autres homuncules, (2) voyant cette place devenir vide, mais [495d] pleine de beaux noms et de belles apparences, comme ceux qui s'enfuient des prisons vers les temples, (3) sont contents eux aussi de se précipiter des activités artisanales (4) vers la philosophie, tous ceux qui, comme par hasard, sont les plus raffinés (5) dans leur petite activité. Car pourtant, à l'évidence, par rapport en tout cas aux autres activités artisanales, la réputation dont jouit la philosophie, bien qu'elle se comporte ainsi, reste plus prestigieuse, et c'est donc vers elle que se dirigent un grand nombre de personnes incapables à coup sûr par nature d'accomplissements
[dans ce domaine], (6) car tout comme, du fait de leurs activités artisanales et de leurs métiers, leurs corps ont été mutilés, de même [495e] aussi leurs âmes se trouvent brisées et disloquées (7) par le travail manuel ; (8) n'est-ce pas nécessaire ?
Et comment, dit-il.
Eh bien ! te semblent-ils, repris-je, à les voir, différer en quoi que ce soit d'un forgeron chauve et chétif ayant gagné quelque argent, tout juste libéré des ses chaînes et s'étant lavé aux bains, portant un manteau neuf, paré comme un jeune marié, s'apprêtant à épouser la fille de son maître du fait de sa pauvreté et de sa solitude ?
[496a] Ils n'en diffèrent, dit-il, pas du tout.
Eh bien ! quelles sortes de choses est-il vraisemblable qu'engendreront de telles gens ? Des bâtards et des dégénérés, (9) non ?
De toute nécessité.
Mais quoi ? Ceux qui sont indignes d'éducation, lorsque, s'en étant approché, ils ont commerce avec elle, non pas parce qu'ils en sont dignes, quelles sortes de pensées et d'opinions dirons-nous qu'ils engendreront ? Est-ce que ce ne sera pas ce qu'à la vérité, il convient d'appeler des sophismes, et rien de légitime ou qui tienne d'une véritable réflexion ? (10)
Absolument en effet, dit-il.
[C'est] donc un tout petit quelque chose, dis-je, Adimante, [qui] reste de ceux qui [496b] ont commerce avec la philosophie tout en en étant dignes : soit peut-être, contraint par l'exil, un caractère noble et bien éduqué, qui, du fait de l'absence de chemin d'accès jusqu'à lui pour ceux qui pourraient le corrompre, (11) reste, en conformité avec sa nature, proche d'elle, soit dans une petite cité, quand se développe une grande âme et que, méprisant les affaires de sa cité, elle prend de la hauteur de vue ; et peut-être aussi un petit nombre de personnes heureusement dotées par la nature qui, d'autres activités artisanales qu'elles méprisent à juste titre, viendrait à elle. (12) Peut-être aussi le frein de notre camarade Théagès (13) serait-il capable d'en retenir ; et en effet, [496c] Théagès a été pourvu de tous les autres [dons] propres à le détourner de la philosophie, mais la tendance maladive de son corps qui le tient éloigné de la politique l'y retient. Quant à mon cas à moi, ça ne vaut pas la peine d'en parler, de mon signe divin : (14) car [c'est] ou à un improbable autre ou à personne de ceux d'avant [que] c'est arrivé. Et en plus, ceux qui sont devenus un de ces cas peu fréquents et ont goûté à quel point sa possession était plaisante et bienheureuse, et ont en contrepartie suffisamment vu la folie du plus grand nombre et que personne ne fait pour ainsi dire rien de sain en matière de gestion des cités et qu'il n'est [496d] nul camarade de combat grâce auquel quelqu'un qui se porterait au secours de la justice pourrait se garder en vie, mais que, comme un homme tombé au milieu de bêtes féroces ne voulant pas s'associer à leurs injustices et n'étant pas non plus capable de tenir tête à tous ces sauvages, réduit à néant avant qu'il ait pu être de quelque utilité à sa cité ou ses amis, il se révèlerait d'aucun profit pour lui-même et pour les autres, prenant tout cela en compte, se tenant tranquille et s'occupant de ses propres affaires, comme, dans une tempête, on se met à l'abri derrière un mur de la poussière et des paquets d'eau transportés par le vent, regardant les autres se gaver d'illégalités, [chacun d'eux] est satisfait (15) si, d'une manière ou d'une autre, il parvient à vivre sa vie ici-bas lui-même pur d'injustice [496e] et d'actes impies et, lors de la séparation d'avec elle, à s'en séparer avec une belle espérance, dans la bonne humeur et l'esprit serein. (16)
[497a] Mais en effet, reprit-il,
[c'est] en n'ayant pas accompli le moindre des exploits [qu']il s'en séparerait.
Ni certes, dis-je, le plus grand, n'ayant pas eu la chance de rencontrer un régime politique (17) qui convienne, car, dans un qui convient, lui-même pourra mieux se développer et, au-delà de ses propres affaires, venir au secours du bien commun. (18)

(vers la section suivante : Comment les choses devraient se passer avec les philosophes et que ce n'est pas impossible)


(1) Pour quelques commentaires sur l'esprit dans lequel j'ai fait cette traduction, voir l'introduction aux extraits traduits de La République. (<==)

(2) Le mot grec que je traduis par « homuncules » est anthrôpiskoi, formé sur anthrôpos (« homme, être humain ») par ajout du suffixe -iskos, qui introduit une idée de petite taille, avec une nuance péjorative marquée, voire une idée de prétentions déplacées. On pourrait traduire par « des minus », mais « homuncule » a l'avantage de conserver une relation avec le mot « homme » (via le latin homo), comme le grec anthrôpiskoi en conserve une avec anthrôpos. (<==)

(3) Les temples étaient alors des lieux d'asile, du fait de leur caractère sacré, où le criminel pouvait se placer sous la protection du dieu qu'honorait le temple et, en principe, échapper au poursuites et à l'arrestation. (<==)

(4) « Activités artisanales » traduit le grec technôn, génitif pluriel de technè, qui, ici, opposé à philosophia, désigne de manière générale les activités manuelles et « techniques » des artisans, considérées comme indignes d'hommes libres. À la fin de la phrase, on trouve le diminutif technion (que je traduis par « petite activité »), qui, comme anthrôpiskoi par rapport à anthrôpos (voir note 2), mais à l'aide d'un suffixe légèrement différent (-ion), déprécie encore la technè dont il est question. Bref, on a affaire à des gens qui sont à peine des hommes, en tout cas pas des hommes libres, et qui, étant comme prisonniers d'activités sans prestige et de peu de valeur, pensent pouvoir s'en échapper en se lançant dans ce qu'ils croient être la « philosophia ». (<==)

(5) Le mot grec traduit par « les plus raffinés » est kompsotatoi, superlatif au nominatif masculin pluriel de kompsos, dont le sens premier est « élégant, joli, chic », et à partir de là « fin, délicat, spirituel », ou « habile, adroit, ingénieux », mais aussi en mauvaise part « subtil, affecté ». Ce mot renvoie plus à des questions d'apparence qu'à une idée de compétence, où alors à la compétence jugée sur l'apparence. (<==)

(6) « Incapables d'accomplissements » rend le mot grec ateleis, pluriel de atelès, adjectif formé sur la racine telos, « accomplissement, fin, terme » par adjonction du a- privatif. Atelès peut donc vouloir dire « inachevé, inaccompli, imparfait » (et c'est en ce sens qu'on l'a rencontré quelques lignes plus haut, en 495c1, pour parler de la philosophie désertée par ceux qui ont une nature douée pour elle), mais aussi, lorsqu'il qualifie une personne, « incapable d'atteindre son objectif, son telos », « incapable d'accomplir quelque chose ». Ici, il ne qualifie pas directement des personnes, mais des natures (phuseis), et on pourrait traduire le grec ateleis tas phuseis par « imparfaits dans leur nature » ou par « dont les natures sont imparfaites ». Mais, outre que personne n'est parfait, une telle traduction, à la fois par l'orientation prise en français par le mot « nature » et par celle prise par le mot « imparfait », qui n'évoque plus du tout le futur, mais plutôt le passé, fait perdre de vue que atelès en grec évoque plus quelque chose qui est dans l'avenir, ou qui devrait y être. L'idée est bien que la constitution, la phusis de ces gens-là, fait qu'ils ne pourront accomplir ce qu'ils entreprennent en se tournant vers la philosophie. (<==)

(7) Platon fait utiliser à Socrate trois verbes assez rares et de sens voisin pour parler des dégradations du corps et de l'âme des artisans.
Pour le corps, il utilise le verbe lôbasthai (le plus usuel des trois, 15 occurrences dans les dialogues), dérivé de lôbè, « outrage, violence, mutilation », qui signifie donc « outrager, maltraiter, mutiler, corrompre », ou encore « endommager, gâter, abîmer ».
Pour l'âme, il utilise successivement :
sugklaein (2 occurrences dans les dialogues, 3 en tout dans le corpus disponible à Perseus, la troisième étant chez Aristophane), verbe composé à partir du verbe klaein, « briser, casser », par adjonction du préfixe sun (qui devient sug- devant le « k » initial de klaein), « avec, ensemble ». L'adjonction d'un préfixe signifiant « ensemble » à un verbe signifiant « briser » peut sembler surprenante, mais on peut la comprendre comme impliquant l'idée que c'est tout l'ensemble de ce qui est considéré qui est brisé, et pas seulement une petite partie, d'où le sens donné par le Bailly de « briser complètement ». Ici, on peut penser que ce qu'a en vue Platon, c'est l'idée que ce sont toutes les parties de l'âme qui sont « brisées » par l'activité artisanale des « ouvriers » qui veulent devenir philosophes, et pas seulement telle ou telle partie.
apothruptein (seule occurrence dans tous les dialogues, et dans tout le corpus à Perseus), construit sur le verbe thruptein, « broyer, briser, ramollir », et au sens figuré « amollir » (le corps ou l'âme, par exemple par la débauche), par adjonction du préfixe apo-, qui introduit une idée de séparation, opposée au sun- du verbe précédent. Mais, vu la rareté du composé, qui est peut-être un néologisme formé par Platon pour l'occasion, les dictionnaires en sont réduits aux conjectures et donnent un sens identique à celui du verbe simple (Bailly : « amollir », avec ce seul exemple). On peut penser que, là où le préfixe sun- du verbe précédent voulait signifier que ce sont toutes les parties de l'âme qui sont détruites ensemble, le préfixe apo- utilisé ici vise à suggérer qu'en plus, c'est l'harmonie de l'âme qui est rompue, ses parties se séparant les unes des autres. (<==)

(8) Le terme que j'ai traduit par « travail manuel » est banausia, dérivé de banausos, qui signifie au sens premier « artisan, ouvrier », en particulier utilisant le feu, comme un forgeron ou un potier, et en vient à qualifier, comme adjectif, ce qui est « vulgaire », « de mauvais goût ». Banausia désigne donc l'activité de ces artisans et, par extension, le genre de vie ou le caractère que l'on peut attendre de telles personnes, fait de vulgarité et de mauvais goût. Auparavant, Socrate avait qualifié les activités de ces personnes avec les mots de technai (voir note 4) et de dèmiourgiai (495d9), nom d'activité dérivé de dèmiourgos, dont vient le français « démiurge » et qu'on trouve dans le Timée pour parler du créateur de l'univers, et qui signifie étymologiquement « qui accomplit un travail (ergon) pour le peuple (dèmos) », soit « travailleur » exerçant son activité pour d'autres, et plus spécialement « travailleur manuel ». Il semble y avoir dans tout ça un certain mépris pour le travail manuel, qui n'est pas sans surprendre de la part d'un Socrate que la tradition fait fils d'un sculpteur (dans plusieurs dialogues, il rattache sa lignée à Dédale, le « patron » et ancêtre des sculpteurs : cf. Alcibiade, 121a ; Euthyphron, 11c), et ayant peut-être lui-même exercé ce métier, ce qui ferait justement de lui un de ces transfuges de l'activité artisanale vers la philosophie qu'il critique ici ! (<==)

(9) Le mépris pour la progéniture de ce couple mal assorti est marqué dès l'entrée par le fait que Socrate emploie pour en parler un neutre pluriel, poi' atta (« quelles sortes de choses »). Les deux adjectifs qu'il emploie en fin de phrase, eux aussi au neutre pluriel, sont notha, qui signifie au sens propre « bâtard » (de naissance illégitime) et peut par extension qualifier tout ce qui paraît d'origine douteuse, et phaula, dont le sens premier est « de qualité inférieure », et qui peut avoir de multiples sens à partir de cette idée : « laid, méchant, défectueux, vil, commun, insignifiant, etc. ». (<==)

(10) On trouve dans cette réplique une des trois seules occurrences du mot grec sophisma dans les dialogues, et la seule où il est mis dans la bouche de Socrate (les deux autres sont Lachès, 183d7, où le mot est employé par Lachès pour qualifier, avec une nuance d'ironie que dévoilera la suite de l'histoire, l'« ingéniosité » d'un dispositif conçu par le maître d'armes Stésilaos dans le cadre d'une bataille navale à laquelle il participait, et Banquet, 214a4, où le mot est employé par Alcibiade ivre pour qualifier sa propre « habileté » dont il dit qu'elle ne tient pas devant Socrate). Ici le mot a clairement le sens que prendra son décalque français par lequel je le traduis.
Les deux autres qualifications qui sont niées de la « progéniture » des artisans devenus philosophes sont gnèsion, « de naissance légitime », qui est l'exact opposé de notha qu'on trouvait dans la réplique précédente, et phronèseôs alèthinès echomenon, que j'ai traduit par « qui tienne d'une véritable réflexion », dans lequel il est question de phronèsis, mot qui signifie au sens propre « usage du phrèn », c'est-à-dire « de la pensée, de l'intelligence » et donc « pensée, raison, intelligence, sagesse ». Mais ce que suggère ici Socrate en associant à phronèseôs l'adjectif alèthinès (« véritable »), c'est que, si tous les hommes sont dotés d'un organe siège de la pensée, le phrèn, il ne suffit pas de se servir de ce phrèn pour faire automatiquement preuve d'intelligence et de sagesse ! Il y a des pensées dignes de ce nom et des pensées « au rabais », phaulai, pour reprendre l'adjectif de la réplique précédente. (<==)

(11) Le grec que je traduis par « du fait de l'absence de chemin d'accès jusqu'à lui pour ceux qui pourraient le corrompre » est beaucoup plus concis : aporiai tôn diaphtherountôn. Aporia, c'est effectivement au sens étymologique le fait d'être « privé de (-a privatif) chemin (poros) », sens à partir duquel le mot évolue vers des sens comme « manque, privation », ou encore « besoin, pauvreté », « embarras, difficulté », comme par exemple lorsque, au terme d'un dialogue ou d'une discussion, Socrate et ses interlocuteurs sont dans l'embarras faute d'une conclusion claire dans un sens ou dans un autre (d'où le nom d'« aporie » que l'on donne parfois en français à une telle situation, par décalque du mot grec utilisé par le Socrate de Platon). Utilisé ici au datif, le mot constitue un complément de cause (« du fait de... »). Le fait que les chemins en question soient des chemins d'accès au philosophe en exil est implicite dans le grec. Quant à ceux à qui ces chemins manquent, ils sont décrits par un participe futur (temps qui n'existe pas en français) substantivé par l'article tôn, au génitif pluriel : les chemins qui n'existent pas sont les chemins « des (génitif) qui seront le corrompant (futur) ». Mais comme justement, cette corruption future est irréalisable du fait du manque de chemins d'accès, on est conduit en français à rendre le futur par un conditionnel/potentiel. (<==)

(12) S'il est vrai que Socrate a commencé sa vie en exerçant le même métier que son père Sophronisque, celui de sculpteur, alors cette hypothèse pourrait le concerner en mettant un bémol à la critique formulée par lui-même quelques répliques plus haut sur le ridicule des artisans qui se tournent vers la philosophie (cf. note 8). (<==)

(13) Théagès est mentionné en Apologie, 33e7, lorsque Socrate liste les personnes venues l'assister à son procès, non pas comme une personne présente, mais comme un de ceux qui l'avaient fréquenté et dont le frère est présent au procès en soutien de Socrate, lui étant alors probablement mort. Il a aussi donné son nom à un dialogue apocryphe, où il est question entre lui, son père Démodocos et Socrate, de son éducation et des meilleurs maîtres pour le former, dialogue qui se conclut sur le souhait de Théagès de prendre Socrate pour seul maître. Notons encore au passage que le nom Théagès signifie « dieu (theos) guide (agein) ». (<==)

(14) Sur l'adjectif daimonion, que je traduis par « divin » et qui est une allusion à ce que d'autres ont appelé le « démon » de Socrate, voir la note 6 à ma traduction du mythe d'Er qui conclut la République, et la note 9 à ma traduction de Banquet, 202d1-203a8 dans la section « vocabulaire » du site. Voir aussi la note 61 à ma traduction de l'allégorie de la caverne, sur la parenté entre ce mot et le mot eudaimôn, « heureux ». (<==)

(15) Cette longue phrase (496c5-e2, soit 15 lignes de l'édition Estienne), que je n'ai pas cherché à couper, n'a qu'un verbe principal conjugué, celui que l'on trouve ici, en 496d9, soit à l'avant-avant-dernière ligne, agapai, 3ème personne du singulier du présent de l'indicatif actif de agapan, « accueillir avec affection », ou encore « se contenter de », et ici, suivi de ei (« si ») « être satisfait (si) ». Le verbe est à la troisième personne du singulier alors que le sujet, en début de phrase, est un pluriel : toutôn tôn ologôn hoi genomenoi kai geusamenoi hôs..., kai... idontes... (mot à mot : « [membres_]de_ces les peu_nombreux les étant_devenus et ayant_goûté combien..., et voyant... »). C'est sans doute la multiplication des images insérées dans le cours de la phrase avec des sujets au singulier (un homme qui tombe au milieu des bêtes féroce, celui qui se met à l'abri de la tempête), qui, dans un dialogue qui cherche à imiter le style parlé, conduit à cet effet d'entraînement qui fait perdre de vue le début de la phrase. (<==)

(16) Les deux adjectifs associés par Socrate pour qualifier la mort remplie d'espoir du philosophe sont ileôs kai eumenès. Le premier ileôs, est dérivé d'un verbe qui signifier « se rendre propice/favorable », « se concilier » (chez Homère, toujours un dieu). Il signifie donc au sens premier « propice, favorable » ou, en parlant d'hommes, « bienveillant », et, par extension, « enjoué, de bonne humeur ». Le second, eumenès, est construit à partir du mot menos, qui désigne, selon Chantraine (Dictionnaire étymologique de la langue grecque), « l'esprit qui anime le corps, mais toujours comme principe actif » et qui « peut désigner la volonté, la passion, l'ardeur au combat, la force qui anime les membres », par adjonction du préfixe eu-, qui introduit l'idée de quelque chose de « bien » disposé, et signifie « bienveillant » (c'est de cet adjectif que dérive le nom de Euménides, « les Bienveillantes », donné par antiphrase pour se les concilier aux Érinyes, divinités qui poursuivent les criminels de leur vengeance, surtout lorsque le crime concerne un membre de la famille du coupable). (<==)

(17) Le mot grec que je traduis par « régime politique » est politeia, le mot qui sert de titre au dialogue. Sur la richesse de sens de ce mot et les limites de toute traduction en français de celui-ci, voir la note 3 à ma traduction de la section « le philosophe-roi ». Ici comme alors, il ne faut pas perdre de vue que Socrate ne fait pas référence qu'à la seule constitution politique de la cité au sens du droit constitutionnel, mais à tout ce qui fait la vie d'un citoyen libre dans une cité-État d'alors, à commencer par les frontières entre sphère privée et sphère publique, à tous les droits et devoirs d'un citoyen par rapport à sa cité et de la cité par rapport aux citoyens (par exemple en termes d'éducation), et en fin de compte aux interactions incontournables entre la personnalité des citoyens qui font la cité et les traditions de la cité qui conditionnent dans une large mesure le développement des individualités. (<==)

(18) Cette remarque du Socrate de Platon montre que, pour lui, ce retrait du monde qu'il décrit dans sa réplique précédente n'est pas un idéal pour le philosophe, mais un pis-aller imposé par l'environnement où il vit et l'incapacité où sont la plupart des hommes (hoi polloi, cf. 496c5-6) de comprendre quel est leur vrai bien. Platon n'avait pas une âme de Don Quichotte prêt à se battre contre des moulins à vent au péril de sa vie, et encore moins contre ses concitoyens qui n'auraient pas hésité à le tuer s'il avait tenté de leur imposer ses idées ; il n'était pas non plus un contemplatif, trop content de se retirer dans sa tour d'ivoire pour se consacrer à ses chères études loin de la foule déchaînée, mais c'était un réaliste qui a cherché toute sa vie le moyen le plus efficace pour tenter de faire avancer ses convictions, en mettant au placard ses ambitions personnelles pour se consacrer à ce qu'il considérait comme la seule approche possible pour faire progresser les hommes, l'éducation, principalement par le dialogue, pour tenter de convaincre, au moins, dans un premier temps, ceux qui pourraient avoir une influence politique dans leur cité, et, pour prolonger son action au-delà de la mort, l'écriture des dialogues, non pas pour proclamer ses « dogmes », mais pour entretenir cet esprit critique qui, seul, évite de succomber aux idées reçues et au « politiquement correct ». Et l'histoire a montré, jusqu'à présent en tout cas, que son influence avait été infiniment plus grande sur les générations qui lui ont succédé que celle d'un Alcibiade, pour ne prendre que l'exemple du plus brillant des politiciens de son temps, dont Platon fait ici en termes à peine voilés l'archétype du « philosophe » en puissance gâté par son entourage. Hélas ! ce travail de persuasion et de réflexion personnelle est à reprendre avec chaque individu, et dans un monde qui change en permanence et qui, depuis quelques temps, semble croire qu'il progresse du seul fait que le temps passe (l'« évolution » !) et que les anciens ne peuvent plus nous être d'aucune utilité dans un monde si différent du leur et après tous les « progrès » que nous croyons avoir fait... (<==)


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Première publication le 30 juin 2007 ; dernière mise à jour le 29 mars 2013
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